
« Je crois que je suis dépendant au porno. » « Mon mari est addict au sexe. » « J’ai lu que je pouvais être en sex addiction. » Le terme « addiction sexuelle » est partout : dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans certains cabinets de thérapeutes, dans les groupes de parole en ligne. Il rassure parce qu’il met un mot sur une expérience qui peut être désorientante. Il fait peur parce qu’il évoque une maladie grave et grandissante.
Pourtant, dans ma pratique de sexologue, je l’utilise rarement et toujours avec prudence. Pas parce que je nie la souffrance qu’il prétend décrire — cette souffrance est réelle et mérite un accompagnement sérieux. Mais parce que le terme lui-même pose des problèmes scientifiques et cliniques que peu de personnes connaissent.
Cet article explique pourquoi, et propose une autre manière de penser ces situations.
Le mot « addiction sexuelle » : ce qu’il importe — et ses limites
Le concept d’addiction a été développé pour décrire les dépendances aux substances : alcool, opiacés, nicotine, cocaïne, etc. Il repose sur des mécanismes neurobiologiques bien documentés (tolérance croissante, syndrome de sevrage, modifications cérébrales mesurables) et sur des critères diagnostiques relativement consensuels.
Étendre ce concept à des comportements plutôt qu’à des substances — addiction au jeu, à internet, au shopping, au sexe — est un mouvement plus récent et bien plus contesté. Pour le jeu d’argent, la communauté scientifique a fini par le valider : le « trouble du jeu d’argent » est entré dans le DSM-5 (manuel de diagnostic américain) en 2013. Pour le reste, le débat reste vif. Et pour la sexualité en particulier, les classifications internationales se sont prononcées avec beaucoup de prudence.
Ce que disent les classifications officielles
L’Organisation mondiale de la santé, dans la onzième révision de sa Classification internationale des maladies (CIM-11) parue en 2018, a tranché : pas d’« addiction sexuelle ». À la place, l’OMS a introduit la catégorie de trouble du comportement sexuel compulsif, classée dans les troubles du contrôle des impulsions, et non parmi les addictions.
Cette distinction n’est pas qu’un détail terminologique — mais elle ne clôt pas le débat. Pour la CIM-11, une position délibérément prudente a été retenue : on ne dispose pas encore de données définitives permettant d’affirmer que les processus en jeu sont équivalents à ceux des addictions aux substances, du jeu d’argent ou du jeu vidéo (Kraus et al., 2018). Les travaux récents décrivent des mécanismes partiellement communs, mais non identiques : les modèles neurobiologiques restent incomplets ; les critères de tolérance et de sevrage font débat ; et le contexte moral et culturel pèse beaucoup plus dans le diagnostic que pour les substances. Savoir s’il faut ou non ranger ces comportements parmi les addictions reste une question ouverte et activement discutée.
Le manuel américain DSM-5, lui, est allé encore plus loin : il a refusé d’inclure tout diagnostic de « trouble hypersexuel » lors de sa révision, jugeant que les preuves scientifiques étaient insuffisantes.
Quand les deux principales classifications mondiales adoptent autant de prudence, cela mérite réflexion avant d’utiliser un terme grand public qui les contredit.
Trois problèmes cliniques avec le mot « addiction sexuelle »
Il importe une logique d’abstinence
Le modèle des addictions aux substances repose souvent sur l’abstinence comme objectif thérapeutique : un alcoolique en rémission ne boit plus du tout. Appliquer cette logique à la sexualité revient à viser une « abstinence sexuelle » qui n’a généralement pas de sens. La sexualité est une dimension humaine qu’on ne peut pas, et qu’on ne devrait pas, supprimer. Le travail clinique doit viser un rapport plus libre et plus choisi à la sexualité — pas son extinction.
Il occulte le contexte
Beaucoup de comportements sexuels qualifiés d’« addictifs » sont en réalité des stratégies de régulation émotionnelle. La personne se masturbe compulsivement quand elle est anxieuse, multiplie les rencontres quand elle se sent vide, regarde de la pornographie pendant des heures pour échapper à un état dépressif. Le comportement sexuel est le symptôme visible d’autre chose. Le traiter comme une addiction isolée, c’est risquer de manquer ce qui se joue vraiment — et de proposer des solutions inadaptées. La page addictions et compulsions sexuelles détaille ce cadre clinique.
Il peut servir à pathologiser des sexualités minoritaires
Le terme « addiction sexuelle » a historiquement été utilisé, et l’est parfois encore, pour stigmatiser des sexualités jugées « trop » : trop fréquentes, trop tournées vers la pornographie, trop ouvertes à la diversité de partenaires, trop éloignées de la norme conjugale monogame. Dans certains contextes, « addiction sexuelle » a fonctionné comme un mot de passe pour discréditer des homosexualités, des polyamours, des kinks, des sexualités masculines actives. Cette histoire impose la prudence : un mot n’est jamais neutre, et celui-ci a contribué à rendre malades des personnes qui ne l’étaient pas.
Comment je préfère travailler avec les personnes concernées
En consultation, quand quelqu’un me dit « je crois que j’ai une addiction sexuelle », je commence rarement par valider ou invalider ce mot. Je commence par demander ce qu’il recouvre concrètement : quel comportement, depuis quand, dans quels contextes, avec quelles conséquences, et quelle souffrance.
À partir de là, je construis un travail qui s’articule autour de plusieurs questions :
- Quelle est la fonction émotionnelle de ce comportement ? Que vient-il apaiser, éviter, combler ?
- Y a-t-il d’autres difficultés sous-jacentes (anxiété, dépression, traumas, troubles de l’attachement) qui méritent un travail spécifique, parfois en lien avec un·e psychologue ou psychiatre ?
- Qu’est-ce qui dans le contexte de vie alimente ce comportement (isolement, charge professionnelle, relation conjugale tendue) ?
- Quel est le rapport que la personne souhaite construire avec sa sexualité — pas dans une logique d’abstinence imposée, mais dans une logique de choix et de cohérence avec ses valeurs ?
Ce cadre n’efface pas la souffrance. Il la déplace de « j’ai une maladie » vers « j’ai un fonctionnement à comprendre et à transformer ». Cliniquement, cette posture est presque toujours plus mobilisatrice. Le détail du cadre d’accompagnement sexologique est expliqué sur la page dédiée.
Et le mot « compulsion » alors ?
Le terme proposé par l’OMS — « comportement sexuel compulsif » — est plus juste, mais pas parfait non plus. « Compulsion » suggère un réflexe difficile à freiner, ce qui est souvent vrai, mais peut aussi minimiser la dimension émotionnelle et contextuelle du comportement.
Dans ma pratique, j’utilise plutôt des formulations en mouvement : « comportement sexuel répété qui vous met en souffrance », « usage de la sexualité comme stratégie de régulation », « difficulté à freiner ». Ces formulations laissent de la place à la nuance — et surtout, elles ouvrent des leviers de changement.
Conclusion
Refuser d’utiliser le terme « addiction sexuelle » à la légère n’est pas une posture théorique : c’est une exigence clinique. Cela permet d’éviter les pièges de l’abstinence imposée, de garder ouvert le contexte et la fonction du comportement, et de ne pas reproduire des stigmatisations historiques.
Si vous vous reconnaissez dans une difficulté à freiner certains comportements sexuels, ou si vous accompagnez quelqu’un qui en parle, sachez qu’il existe des manières plus nuancées et plus efficaces d’aborder ces questions que la simple étiquette d’« addiction ».
Sources et références
- OMS, CIM-11 (2018), code 6C72 — « Trouble du comportement sexuel compulsif »
- APA, DSM-5 (2013), refus d’inclusion du « trouble hypersexuel »
- Kafka MP. « Hypersexual disorder: a proposed diagnosis for DSM-V » (Arch Sex Behav, 2010)
- Reid RC, Carpenter BN, et al. « Report of findings in a DSM-5 field trial for hypersexual disorder » (J Sex Med, 2012)
Kraus SW, Krueger RB, Briken P, et al. « Compulsive sexual behaviour disorder in the ICD-11 » (World Psychiatry, 2018;17(1):109-110) — doi:10.1002/wps.20499
Ince C, Antons S, Ashton S, et al. « Compulsive sexual behavior disorder (CSBD) and problematic pornography use (PPU): a comprehensive, interdisciplinary, and expert-informed narrative review » (J Behav Addict, 2026;15(1):32-98) — doi:10.1556/2006.2025.00337)

